Pierre Thuillier, dans son livre «La Grande Implosion» décrit la désintégration de la société actuelle

Professeur de philosophie à l'université de Nanterre, - il fut mon professeur de philosophie au lycée Michelet dans les années 60 - spécialiste de l'histoire et de l'épistémologie des sciences, Pierre Thuillier (1927-1998), à la fin de sa vie, fait une critique radicale de l'idéologie scientifique et technique alliée à l'esprit marchand du monde capitaliste, entrainant la désintégration de notre société.
Dans son livre prophétique «La grande implosion», écrit en 1995, Pierre Thuillier décrit et analyse avec beaucoup de pertinence la crise globale qui se passe actuellement sous nos yeux. Il s'agit d'une enquête, menée par un groupe de recherche en 2082, pour comprendre rétrospectivement l'implosion de notre monde actuel.
Cette enquête est philosophique et se présente comme une sorte de diagnostic de la misère culturelle de l'Occident actuel, misère provenant de la rationalité scientifique issue du cartésianisme (homo scientificus), du technicisme réductionniste considérant l'homme et la nature comme une machine (homo technicus) et du matérialisme marchand fondé sur le profit personnel, issu de la bourgeoisie de la fin du moyen-âge (homo economicus).
Tout cela conduisant à une société sans spiritualité, sans poésie, sans âme vouée à l'autodestruction - nous dirions la désintégration.
Voici quelques extraits de ce livre :

«Concédons qu'à la fin du XXe siècle le rationalisme occidental était devenu un peu moins triomphaliste, un peu moins outrecuidant. Beaucoup de militants étaient moroses. Mais malgré de fortes résistance dont nous parlerons plus loin, les sociétés dites «avancées» ou «industrielles» vivaient toujours sur des principes et des usages prétenduement conformes à la Raison. Rappelons par exemple que les élites étaient prioritairement formées dans des filières de type scientifique(...)

De façon générale, managers, administrateurs, et planificateurs de tout poil étaient soigneusement préparés à penser "rationnellement", à gérer et à organiser "rationnellement". Il fallait qu'ils s'initient aux statistiques et à l'informatique, qu'ils s'imbibent de connaissances et de savoir-faire conduisant plus ou moins scientifiquement à la performance maximale, à la rentabilité, au rendement, à l'efficacité matériellement mesurable. La rationalité dans le monde moderne, ne se réduisait pas à la science au sens strict ; c'était un état d'esprit, un ensemble d'habitudes mentales, un certain style de pensée foncièrement anti-poétique. Moins on était poète, plus on avait de chance de réussir.

Des remarques analogues, naturellement, vaudraient pour ce qu'on appelait l'enseignement secondaire. Pour une heure de littérature, de musique ou de dessin, dix heures d'algèbre ou de physique. Qu'un jeune citoyen fût complétement inculte dans le domaine des arts, c'était pratiquement sans importance. La sélection (mot sacré) se faisait par les matières "sérieuses", selon des critères "rationnels". Quant à la formation spirituelle, nul ne savait plus ce que c'était (et surtout pas les ministres de l'éducation nationale). Spiritualité : le mot était suspect, puisqu'il évoquait la notion de mythe, la grande poésie, et donc la superstition. Il eut été grossier de le mentionner dans un quelconque programme (...)

Culturellement, il était de bon ton d'admettre l'existence idéale d'une Raison Pure. Mais notre documentation ne laisse aucun doute : la notion de rationalisation évoquait avant tout la recherche de meilleurs rendements et de meilleurs profits. Le professeur Dupin l'avait perçu très tôt : "L'idéal de rationalité, à la veille de la Grande Implosion, servait essentiellement à légitimer les pires formes de l'activisme technique, de l'activisme organisationnel, de l'activisme industriel et commercial : mécanisation à outrance, culte du rendement, licenciements, etc." D'où l'inévitable interrogation : "Comment les populations ont-elles pu accepter cette forme distinguée de despotisme ? Pourquoi ne percevaient-elles pas l'épouvantable indigence, sur le plan humain, de ces pratiques dites rationalisatrices ?"
En fait, les sociétés industrielles de la fin du XXe siècle n'avaient plus à proprement parler de culture. Elles avaient oublié que l'homme n'est pas seulement un producteur -consommateur, mais une créature sensible, imaginative, affective, spirituelle. Pouvait-il en être autrement en l'absence de poètes ? Seuls ils sont capables de donner un sens aux mille activités des hommes. "Une culture, disait le professeur Dupin, est une oeuvre d'art. Une société industrielle, dans le meilleur des cas, n'était qu'une fourmillière hyper - rationnalisée." (...)
Il faut donc croire que les meilleurs esprits du XXe siècle ne réussissaient pas toujours à percevoir la différence qui séparait un homme d'un ordinateur. Dans les milieux rationaliste, manifestement, il devait être fort difficile de comprendre le maître -mot de Novalis : "La poésie est la base de la société"(...)

Comment se fait-il que les décideurs et autres responsables n'aient pas tiré les conséquences de leur échec ? Pourquoi n'ont-ils pas perçu les signes annonciateurs d'une crise monumentale ? Au lieu de croire aux experts, ils auraient mieux fait d'écouter les poètes. Patrice de la Tour du Pin leur avait tout expliqué avec des mots très simples :
"Tous les pays qui n'ont plus de légende
Seront condamnés à mourir de froid".

Pierre Thuillier "La Grande Implosion" éditions Fayard 1995