J.M.G. Le Clézio, l'intégration émerveillante de la poésie et du réel

J'aime les premiers livres de J.M.G. Le Clézio. Il y définit son oeuvre à venir, dans la fièvre d'une recherche créative qui le pousse à mettre au point ce style poétique unique, où les mots partent à la rencontre du réel avec une incroyable densité sensorielle. Intégration magique du poète “pour lier ensemble” le réel, folle créativité qui coule comme un fleuve de mots étincelants de lumière et de matérialité mêlées.
Alors, bientôt, tout est prêt pour que Le Clézio nous emmène voyager avec lui à travers la beauté du monde, vers l'ile Maurice et l'île Rodrique où sont ses racines, vers les déserts, où le pousse sa quête de lumière, vers le Mexique et l'Amérique latine où il a beaucoup séjourné et étudié les cultures indiennes précolombiennes, dernièrement vers les îles du pacifique avec son dernier livre “Raga”.
Voici quelques extraits d'un de ses premiers livres “L'inconnu sur la terre”.

“Je voudrais vous parler, longtemps, avec des mots qui ne seraient pas seulement des mots, mais qui conduiraient jusqu'au ciel, jusqu'à l'espace, jusqu'à la mer. J'entends ce langage, cette musique, ils ne sont pas étrangers, ils vibrent autour, ils brillent autour, sur les rochers et sur la mer, ils brillent au centre des villes, même dans les yeux des passants.
Comment parler? Les mots de cette musique viennent d'un pays où le langage n'existe pas, où le langage est scellé, enfermé en lui-même, est devenu comme la lumière, visible seulement de l'extérieur. J'attends le moment, j'attends le moyen. Cela va venir, cela arrive peut-être. Au bord des nuages, comme sur une dune de sable, un petit garçon inconnu est assis et regarde à travers l'espace (...)
Il est assis dans le ciel, comme sur une dune de sable, devant la mer, devant l'espace, et il regarde.Qui est-il? Je ne sais pas encore. Il n'a pas de nom. Il n'est pas encore tout à fait né (...)
Il n'a pas encore de nom. Peut être qu'il n'en aura jamais. Peut-être qu'il est né avec la musique, un jour, la musique libre des mots. C'est un enfant mystérieux, un enfant qui n'appartient à personne (...)

Ecrire seulement sur les choses qu'on aime. Ecrire pour lier ensemble, pour rassembler les morceaux de la beauté, et ensuite recomposer, reconstruire cette beauté. Alors les arbres qui sont dans les mots, les rochers, l'eau, les étincelles de lumière qui sont dans les mots, ils s'allument, ils brillent à nouveau, ils sont purs, ils s'élancent, ils dansent ! On part du feu, et on arrive dans le feu.
Je ressens le désir du réel. Trouver ce qui existe, ce qui entoure, sans cesse dévorer des yeux, reconnaître le monde. Savoir ce qui n'est pas secret, ce qui n'est pas lointain, le savoir non avec son intelligence, mais avec ses sens, avec sa vie.
Je ressens ce désir de réel avec tant de force qu'il me semble parfois que tous les autre désirs s'évanouissent. Je voudrais ouvrir les portes, les fenêtres, abattre les murs, arracher les toits, ôter tout ce qui me sépare du monde.
Je voudrais vivre dans un endroit tel que je pourrais voir sans cesse la mer, le ciel, les montagnes. J'ai faim et soif de chaleur, de vent, de pluie, de lumière. Les villes des hommes me gênent, les mots de hommes me gênent. Ils font obstacle à mon désir comme s'ils dressaient un écran devant le monde.Je voudrais retrouver les pays où personne ne parle, les pays de bergers et de pêcheurs où tout est silencieux, dans le vent et la lumière. »
J.M.G. Le Clezio “L'inconnu sur la terre” Editions Gallimard p.158

Il ya aussi chez J.M.G. Le Clézio un engagement de l'artiste pour tenter de sauver ce qui reste de la culture des peuples premiers, des peuples natifs, pour sauver de l'oubli la beauté poétique et spirituelle de leurs mythes, pour résister à leur côté, avec l'arme de l'écriture, à l'engloutissement dans l'uniformisation bêtifiante de la culture occidentale matérialiste. Voici quelques lignes de son dernier livre “Raga”, où résonne tout du long l'intégration de cet engagement presque politique à la force de la poésie :

“La réalité est tristement banale. Les îles du Sud ont été non seulement les fourre-tout du rêve, mais aussi le rendez-vous des prédateurs. Là où il existait, on coupait le bois de santal. On pêchait sans retenue l'holothurie ou la baleine, on faisait un grand massacre de tortues marines et d'oiseaux. Puis, lorsqu'il n'est plus resté que les hommes, les planteurs du Queensland ou des Fidji, les mineurs de Nouvelle-Calédonie, s'y sont servis en esclaves. Les îles du “paradis” ont été d'abord un enfer pour les bagnards et les prostituées. Dans les temps les plus récents, le pacifique a été le théâtre d'une guerre sans merci, puis est devenu le champ d'expérimentation à ciel ouvert des armements nucléaires. Devait-on se gêner? Ces archipels lointains n'étaient-ils pas depuis leur conquête mare nullius? N'avait-on pas tous les droits pour en disposer, ainsi que de leurs habitants, sans aucune vergogne? Divisé, morcelé, réparti entre les grandes puissances coloniales, le continent pacifique devenait invisible. Un non-lieu peuplé de sauvages, naguère cannibales. Ou, ce qui revient au même où tout était en abondance, les fleurs, les fruits, les femmes (...)
Comme pour les nomades du désert, les Etats modernes ont tenté d'enfermer les peuples de la mer dans le grillé des frontières. Grâce à leur goût de l'aventure, grâce à leur sens de la relativité, à chaque instant de leur vie, ces peuples s'en échappent. La plupart des nations du Pacifique ou de l'océan indien sont parmi les plus jeunes du monde. Vingt ans à peine pour les Ni-Vanuatu, une trantaine d'années pour les Mauriciens, les Seychellois, pour les îliens de la Caraîbe. Pour certaines îles, l'indépendance reste un idéal difficile à réaliser. La nostalgie d'un passé idyllique n'est pas de mise. Lorsque sur l'immensité des océans sera restaurée la liberté, c'est à dire l'échange commercial, culturel et politique trop longtemps interrompu, alors recommencera à exister cet ancien continent, qui n'était invisible que parce que nous étions aveugles. Mais cela sans doute est une autre histoire...”
J.M.G. Le Clezio “Raga” Editions du Seuil p.106 et suivantes.

J.M.G. Le Clézio vient de recevoir le prix Nobel de littérature (10 octobre 2008). C'est une très bonne nouvelle, car c'est une victoire de l'Esprit en sa lumière poétique, au milieu de ce champ de décombres dû à l'obscurantisme ambiant.
"Je veux écrire pour la beauté du monde, pour la pureté du langage. (...) Je veux être du côté des animaux et des enfants, du côté de ceux qui voient le monde tel qu'il est, qui connaissent toute sa beauté..."
Belle citation tirée de L'inconnu sur la terre que le journal Le Monde cite dans son article du 11/10/08. Le journal note aussi que la critique littéraire américaine en la personne de Philip Watts n'est pas contente de ce Nobel et taxe Le Clézio "d'exotisme naïf". C'est plutôt un compliment pour J.M.G. Le Clezio, surtout quand cela vient d'une culture américaine dominante, vouée au culte matérialiste du dieu Argent.