Nietzsche intègre enfin la vie à la philosophie

Ciel ensoleillé rempli de nuagesAlors que la philosophie de la fin du 19e siècle s'anémiait doucement dans les vapeurs émolliantes d'une religion saint-sulpicienne et les desséchements réductionnistes de la raison triomphante (Kant et Hegel), Nietzsche survient, tel une météorite, pour faire exploser "à coups de marteau" ce bel édifice mortuaire (c'est la critique de l'idéalisme rationisant et l'annonce de la mort de dieu).
A la place, il pose les bases d'une nouvelle philosophie qui intègre enfin la vie, la vie dans sa totalité, c'est à dire, entre autres, le corps, les instincts, la santé physique, l'irrationnel, l'émotionnel, l'art, la musique, la danse, le rire, la joie, la volonté de puissance, l'éternel retour, le surhomme et Dionysos. Un beau programme, une belle intégration vitale qui nous parle toujours en ces temps actuels de grande décadence, perdus dans la technoscience, la croissance sans limite, le profit à outrance et la grande addiction anesthésiante de l'hyperconsommation de masse !

Quant au style, finies les élucubrations absconces d'un Kant que seuls les professeurs d'université savent traduire sans ennui ; chez Nietzsche, c'est la flamboyance cristalline des aphorismes, de la poésie, du dithyrambe et des stances de Zarathoustra, c'est l'intégration d'un souffle vital au milieu des miasmes d'une philosophie mortifère.

C'est pour tout cela que Nietzsche est résolumment actuel, dans la réintégration de ce qui avait été oublié d'essentiel par la philosophie, je veux parler du corps en pleine santé et de la poésie prophétique de l'esprit.

Mais écoutons Zarathoustra, le chant éternel de Zarathoustra...

Le chant de la nuit
Il fait nuit : voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.
Il y a en moi quelque chose d'inapaisé et d'inapaisable qui veut élever la voix. Il y a en moi un désir d'amour qui parle lui-même le langage de l'amour.
Je suis lumière : ah ! si j'étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d'être enveloppé de lumière.
Hélas ! que ne suis-je ombre et ténèbres ! Comme j'étancherais ma soif aux mamelles de la lumière !
Et vous-mêmes, je vous bénirais, petits astres scintillants, vers luisants du ciel ! et je me réjouirais de la lumière que vous me donneriez.
Mais je vis de ma propre lumière, j'absorbe en moi-même les flammes qui jaillissent de moi.
Je ne connais pas la joie de ceux qui prennent ; et souvent j'ai rêvé que voler était une volupté plus grande encore que prendre.
Ma pauvreté, c'est que ma main ne se repose jamais de donner ; ma jalousie, c'est de voir des yeux pleins d'attente et des nuits illuminées de désir.
Misère de tous ceux qui donnent ! O obscurcissement de mon soleil ! O désir de désirer ! O faim dévorante dans la satiété !
Ils prennent ce que je leur donne : mais suis-je encore en contact avec leurs âmes ? Il y a un abîme entre donner et prendre ; et le plus petit abîme est le plus difficile à combler.
Une faim naît de ma beauté : je voudrais faire du mal à ceux que j'éclaire ; je voudrais dépouiller ceux que je comble de mes présents : — c'est ainsi que j'ai soif de méchanceté.
Retirant la main, lorsque déjà la main se tend ; hésitant comme la cascade qui dans sa chute hésite encore : — c'est ainsi que j'ai soif de méchanceté.
Mon opulence médite de telles vengeances : de telles malices naissent de ma solitude.
Mon bonheur de donner est mort à force de donner, ma vertu s'est fatiguée d'elle-même et de son abondance !
Celui qui donne toujours court le danger de perdre la pudeur ; celui qui toujours distribue, à force de distribuer, finit par avoir des callosités à la main et au cœur.
Mes yeux ne fondent plus en larmes sur la honte des suppliants ; ma main est devenue trop dure pour sentir le tremblement des mains pleines.
Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? O solitude de tous ceux qui donnent ! O silence de tous ceux qui luisent !
Bien des soleils gravitent dans l'espace désert : leur lumière parle à tout ce qui est ténèbres, — c'est pour moi seul qu'ils se taisent.
Hélas ! telle est l'inimitié de la lumière pour ce qui est lumineux ! Impitoyablement, elle poursuit sa course.
Injustes au fond du cœur contre tout ce qui est lumineux, froids envers les soleils — ainsi tous les soleils poursuivent leur course.
Pareils à l'ouragan, les soleils volent le long de leur voie ; c'est là leur route. Ils suivent leur volonté inexorable ; c'est là leur froideur.
Oh ! c'est vous seuls, êtres obscurs et nocturnes qui créez la chaleur par la lumière ! Oh ! c'est vous seuls qui buvez un lait réconfortant aux mamelles de la lumière !
Hélas ! la glace m'environne, ma main se brûle à des contacts glacés ! Hélas la soif est en moi, une soif altérée de votre soif !
Il fait nuit : hélas ! pourquoi me faut-il être lumière ! et soif de ténèbres ! et solitude !
Il fait nuit : voici que mon désir jaillit comme une source, — mon désir veut élever la voix.
Il fait nuit : voici que s'élève plus haut la voix des fontaines jaillissantes. Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante.
Il fait nuit : voici que s'éveillent tous les chants des amoureux. Et mon âme, elle aussi, est un chant d'amoureux.-
Ainsi parlait Zarathoustra II.

Dessin de Gérald Krafft à propos de Zarathoustra

Et maintenant, écoutons le dernier Dithyrambe pour Dionysos, annonciateur sans doute du grand silence des dix dernières années d'un Nietzsche passé de "l'Autre Côté" :

"Silence !
Face aux grandes choses – et j'en vois de grandes -
Il faut se taire
Ou parler grandement :
Parle haut, ma sagesse extasiée !
Je regarde là haut,
où roulent des mers lumineuses :
O nuit, ô silence, ô bruyant silence de mort !
J'aperçois un signe :
Du plus lointain des lointains
Vers moi lentement descend, étincelante, une constellation...

Très haute constellation de l'être !
Tables de figures éternelles !
Est-ce toi qui viens à moi ?
Ce que personne n'a vu,
Ta muette beauté,
Comment ? Elle ne fuit pas mes regards...

Enseigne de la nécessité !
Très haute constellation de l'être !
Toi qu'aucun voeu n'atteint
que ne souille aucun Non,
Eternel Oui de l'être,
Eternellement je suis ton Oui :
Car je t'aime, O Eternité !"

Dithyrambe pour Dionysos Gloire et éternité 3,

Ce groupe de bronze situé à Röcken, village natal de Nietzsche près de Leipzig, a été inauguré en 2000 pour le centenaire de la mort du philosophe.
Il se trouve à proximité de sa vraie tombe et le représente d'une part au bras de sa mère - scène inspirée d'une photo de 1892 -, et d'autre part deux fois quasiment nu, en train d'assister à son propre enterrement - d'après un rêve qu'il avait raconté à son ami Jacob Burckhardt.

Photos Christophe Roturier