Henri Bergson relève de l'esprit intégratif avec sa vision de l'évolution créatrice

Effectivement, Henri Bergson apporte sa contribution à l'esprit intégratif, au sens où le réalité du vivant ne peut se connaître que dans son mouvement continuel, sa fluidité essentielle, sa totalité indivisible. Il fait ainsi une critique radicale de la rationalité scientifique triomphante de son temps, qui fige, sépare, isole, et finalement éloigne de la vie. Nous prenons telle quelle cette critique radicale, car il nous semble qu'elle n'a jamais été aussi actuelle. Merci à Jeremy Sansemat étudiant en psychologie à Angers d'avoir réalisé cette page. Une belle collaboration !

Dans un contexte de montée en puissance des sciences expérimentales, Henri Bergson (1859-1941) cherche à transender la manière dont les hommes ont tendance à considérer le réel et leur propre vie intérieure. Partant de la constatation que plus l'homme cerne de manières précises des phénomènes isolés de la vie, plus il voit croître le nombre des éléments hétérogènes qui se juxtaposent, extérieurs les uns des autres, pour la constituer. Notre pensée s'obstine à traiter le vivant comme l'inerte et à concevoir toute réalité, si fluide soit-elle, sous forme de solide définitivement arrêté en résolvant la création en éléments connus ou anciens, arrangés dans un ordre nouveau.

«L'intelligence est caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie» nous dit-il fort justement. C'est l'instinct qui parce qu'il est le prolongement même de la vie pourrait le plus nous renseigner sur son sens. Tout en dialoguant avec les sciences positives, il ouvre de nouvelles perspectives à la conscience en considérant l'évolution de l'individu et de la vie en général non comme une succession d'états juxtaposés plus ou moins différents les uns des autres, mais comme un mouvement constant dont notre raison ne serait capable que de focaliser sur des détails ne pouvant pas ainsi accéder à l'essence même des choses. Ce mouvement qu'il tente de faire partager serait celui de la création perpétuelle, véritable moteur de la vie et du tout réel. «L'unique question est de savoir si les systèmes naturels que nous appelons des êtres vivants doivent être assimilés aux systèmes artificiels que la science découpe dans la matière brute, ou s'il ne devrait pas être comparés à ce système naturel qu'est le tout de l'univers. Que la vie soit une espèce de mécanisme, je le veux bien. Mais est-ce le mécanisme des parties artificiellement isolables dans le tout de l'univers, ou celui du tout réel? Le tout réel pourrait bien être, disions nous, une continuité indivisible: les systèmes que nous y découpons n'en seraient point alors, à proprement parler, des parties; ce seraient des vues partielles prises sur le tout. Et, avec ces vue partielles mises bout à bout, vous n'obtiendrez même pas un commencement de recomposition de l'ensemble, pas plus qu'en multipliant les photographies d'un objet, sous mille aspects divers, vous n'en reproduirez la matérialité. Ainsi pour la vie et pour les phénomènes physico-chimiques en lesquels on prétendrait la résoudre. L'analyse découvrira sans doute dans les processus de création organique un nombre croissant de phénomènes physico-chimiques. Et c'est à quoi s'en tiendront les chimistes et les physiciens. Mais il ne suit pas là que la chimie et la physique doivent nous donner la clef de la vie.Un élément très petit d'une courbe est presque une ligne droite. Il ressemblera d'autant plus à une ligne droite qu'on le prendra plus petit. A la limite, on dira, comme on voudra, qu'il fait partie d'une droite ou d'une courbe. En chacun de ses points, en effet, la courbe se confond avec sa tangente. Ainsi la «vitalité» est tangente en n'importe quel point aux forces physiques et chimiques; mais ces points ne sont, en somme, que les vues d'un esprit qui imagine des arrêts à tels ou tels moments du mouvement générateur de la courbe. En réalité, la vie n'est pas plus faite d'éléments physico-chimiques qu'une courbe n'est composée de lignes droites.D'une manière générale, le progrès le plus radical qu'une science puisse accomplir consiste à faire entrer les résultats déjà acquis dans un ensemble nouveau, par rapport auquel ils deviennent des vues instantanées et immobiles prises de loin en loin sur la continuité d'un mouvement.»

Au-delà des idées bergsoniennes, on ne peut qu'apprécier le style presque poétique avec lequel il nous emmène dans le tourbillon de sa pensée, en témoigne cet autre passage de l'Evolution créatrice (à propos du finalisme):

«Rien de semblable dans l'évolution de la vie. La disproportion y est frappante entre le travail et le résultat. De bas en haut du monde organisé c'est toujours un seul grand effort; mais le plus souvent, cet effort tourne court, tantôt paralysé par des forces contraires, tantôt distrait de ce qu'il doit faire par ce qu'il fait, absorbé par la forme qu'il est occupé à prendre, hypnotisé sur elle comme sur un miroir. Jusque dans ses œuvres les plus parfaites, alors qu'il paraît avoir triomphé des résistances extérieures et aussi de la sienne propre, il est à la merci de la matérialité qu'il a dû se donner. C'est ce que chacun de nous peut expérimenter en lui-même. Notre liberté, dans les mouvements mêmes par où elle s'affirme, crée les habitudes naissantes qui l'étoufferont si elle ne se renouvelle par un effort constant: l'automatisme la guette. La pensée la plus vivante se glacera dans la formule qui l'exprime. Le mot se retourne contre l'idée. La lettre tue l'esprit. Et notre plus ardent enthousiasme, quand il s'extériorise en action, se fige parfois si naturellement en froid calcul d'intérêt ou de vanité, l'un adopte si aisément la forme de l'autre, que nous pourrions les confondre ensemble, douter de notre propre sincérité, nier la bonté et l'amour, si nous ne savions que le mort garde encore quelque temps les traits du vivant.»

Henri Bergson L'évolution créatrice