Henri Michaux, le poète de l'expansion de la conscience

Henri Michaux est un très grand poète du 20e siècle. Né à Namur en 1899, mort en 1984, Henri Michaux se fixe à Paris entre les deux guerres, où il est influencé par le surréalisme et ses nombreux voyages en Amérique du sud et en Asie. Plus tard, vers les années 50, un point fort de son expérience poétique est marquée par l'usage des drogues et en particulier celui de la mescaline. Henri Michaux a tenté alors d'exprimer par les mots de la poésie et aussi par les dessins et la peinture, ces états modifiés de conscience étranges, en particulier la capacité d'intégrer l'infinie multiplicité du réel dans l'Unité de la conscience la plus vaste et la plus pure. Voici comment les mots de la poésie peuvent rendre compte de cette expérience, d'expansion de la conscience qui est l'intégration ultime.

"Une conscience spatiale s'étend. Cette conscience là n'est jamais aussi dense que lorsqu'elle n'est conscience de rien de particulier.
Conscience unificatrice, d'une telle amplitude qu'elle fait paraître ensuite le monde, dit réel, comme une altération du monde unifié(...)
J'absorbais ensemble , comme l'Hymne infatigable, j'absorbais, sans obstacle, le noir, le blanc, le noir, le blanc, le noir, le blanc, pareils, égaux...
Arrêté par rien, tout coexistant partout.
Marié à l'immense, à l'immense ensemble de tout, seul acceptable, chrysalide vibrante, imago immobile mais communiant, possédé, envahi par l'envie énivrée de tout embrasser à la fois, de tout faire tenir ensemble, au-delà des contradictions...
Dans l'unique, demeurant dans l'unique qui continuait, qui débordait, qui allait souverainement, moi à mesure, unifiant tout, unifiant, unifiant, unifiant...
Hymne ouvert à tout
hymne moi-même
Hymne
Vastitude avait trouvé verbe.
(Misérable miracle Addenda I)

Voici un autre passage tiré du long poème écrit sous mescaline "Paix dans les brisements" rendant bien compte de cet état de conscience :


"J'ai brisé la coquille
simple je sors du carcel du corps

l'air
l'au delà de l'air est mon protecteur

l'inondation a soulevé mes fardeaux
l'abandon de l'empire de moi m'a étendu infiniment
plus n'ai besoin de mon cadavre
je ne vis plus que de la vie du temple

dans la région du primordial, le récitant se tait

le mal est immolé au bien
l'impur au pur
l'à-côté au droit
le nombre à l'unique
et le nom est immolé au sans nom

pureté m'enfante
j'ai passé la porte
je passe une nouvelle porte
sans bouger, je passe de nouvelles portes

l'eau qui m'enlève plus légère que les eaux de la terre
enlève aussi les nuages épais du firmament de mon âme

tremblement si petit en moi
qui m'entretient une si grande paix...

objet n'est plus obstacle
savoir, calcul n'est plus obstacle
mémoire n'est plus obstacle

j'ai laissé derrière moi le sot, le sûr, le compétiteur

à cause d'extrême minceur je passe
à cause d'une minceur qui dans la nature n'a pas d'égale
le courant léger, omnipotent m'a dépouillé
mes déchets ne collent plus à moi
je n'ai plus de déchets

purifié des masses
purifié des densités
tous rapports purifiés dans le miroir des miroirs

éclairé par ce qui m'éteint
porté par ce qui me noie
je suis fleuve dans le fleuve qui passe (...)

lié au ciment aimant qui tient le monde fraternel
indivisé et proche jusqu'en son plus lointain
et tout enclos dans le sanctuaire".