Henri Cartier-Bresson intègre à la photographie une manière d'être, un art de vivre

La photographie n'est pas seulement une technique, Henri Cartier-Bresson nous montre que c'est surtout une manière d'être qui intègre les différentes dimensions de l'être humain : le corps avec l'oeil, les émotions avec le choc d'un instant privilégié, le mental avec la géométrie, le social en choisissant des reportages faisant sens, et surtout le spirituel (par la pratique de l'attention en pleine conscience proche du zen). La photographie n'est pas seulement une histoire de matériel photo de plus en plus performant avec des techniques de “bidouillages” numériques pour mieux trahir et masquer la vie ; la photographie c'est un mode de vie libre et inspiré, ainsi que nous le propose Henri Cartier-Bresson dans ses promenades de par le monde, muni de son légendaire petit “Leica” ; c'est une manière d'être : le coeur grand ouvert et l'oeil de la conscience aux aguets et en plein éveil - oeil qu'il a exercé selon les préceptes bouddhistes d'E. Herrigel dans son célèbre livre “Le Zen dans l'art chevaleresque du tir à l'arc”, un livre qu'Henri Cartier Bresson adorait.

Voici ce que Henri Cartier Bresson dit lui-même de son art :
« La photographie "fabriquée" ou mise en scène ne me concerne pas. Et si je porte un jugement, ce ne peut être que d'ordre psychologique et sociologique. Il y a ceux qui font des photographies arrangées au préalable et ceux qui vont à la découverte de l'image et la saisissent. L'appareil photographique est pour moi une carnet de croquis, l'instrument de l'intuition et de la spontanéité, le maître de l'instant qui, en termes visuels, questionne et décide à la fois. Pour signifier le monde, il faut se sentir impliqué dans ce que l'on découpe à travers le viseur. Cette attitude exige de la concentration, de la sensibilité, un sens de la géométrie. C'est par une économie de moyen et surtout un oubli de soi-même que l'on arrive à la simplicité d'expression.
Photographier : c'est retenir son souffle quand toutes nos facultés convergent pour capter la réalité fuyante ; c'est alors que la saisie d'une image est d'une grande joie physique et intellectuelle.
Photographier : c'est dans un même instant et une fraction de seconde reconnaître un fait et l'organisation rigoureuse des formes perçues visuellement qui expriment et signifient ce fait.
Photographier, c'est mettre sur la même ligne de mire la tête, l'oeil et le coeur. C'est une façon de vivre.
En ce qui me concerne, photographier, est un moyen de comprendre qui ne peut se séparer des autres moyens d'expression visuelle. C'est une façon de crier, de se libérer, non pas de prouver ni d'affirmer sa propre originalité. C'est une façon de vivre
Vocation reporter Henri Cartier-Bresson
éditions Giletta Nice matin 2000

“La photograpie est un couperet qui dans l'éternité saisit l'instant présent qui l'a éblouie”

“Ma passion n'a jamais été pour la photographie en elle-même, mais pour la possibilité en s'oubliant soi-même, d'enregistrer dans une fraction de seconde l'émotion procurée par le sujet et la beauté de la forme, c'est à dire une géomérie éveillée par ce qui est offert”.

Voici ce que dit Jean Clair dans sa préface du photo- poche chez Actes Sud qui est consacré à Henri Cartier-Bresson :
“Bouddhiste aussi, si l'on veut – il ressemble à un vieux sage chinois et ses pas l'ont souvent conduit vers l'Orient – Cartier-Bresson le serait, mais à la façon, comme on l'a dit du tireur zen, qui par une sorte de sens suprême, vise les yeux fermés, à l'instant où le fortuit rencontre le but. Cette rencontre du hasard et de la nécessité dont mieux que personne il appréhende le déclic, témoigne d'une attitude face au réel guère différente de celle qu'assume le peintre (...)
Cette transparence quasi miraculeuse d'une technique à son objet, qui lui permet , de façon immédiate, d'inscrire le hic et le nunc de la réalité, est sans doute ce qui la menace sans cesse par son trop d'aisance – elle est aussi ce qui lui confère son prix quand la présence nous est redonnée d'un geste léger et inoubliable.”

Voici aussi ce que dit E. Herrigel sur l'art de tirer à l'arc qui se rapproche tant de l'art de tirer une photo :
“Cet état dans lequel on ne pense, projette, poursuit, souhaite ou n'attend plus rien de déterminé, où l'on se sent capable du possible comme de l'impossible, dans l'intégrité d'une force non influencée, cet état auquel toute intention, tout égoïsme sont étrangers est désigné par le Maître comme proprement “spirituel”. Chargé en effet de conscience spirituelle, il reçoit aussi le nom de “véritable présence d'esprit”. Entendons par là que “l'esprit” est omniprésent parce que nulle part il ne s'attache à un endroit particulier. Ce qui lui permet de rester présent, c'est que, alors qu'il s'applique à tel ou tel objet, il ne s'y attache pas en réfléchissant, perdant ainsi toute sa mobilité originelle. Comparable à l'eau qui, remplissant une étang, est toujours prête à se déverser, il lui est possible, de temps à autre, d'agir avec sa force inépuisable parce qu'il est libre, et de s'ouvrir à toute chose parce qu'il est vacant. Un cercle vide, symbole de cet état proprement primitif, parle à celui qui s'y trouve inclus.
C'est donc par la toute puissance de sa présence d'esprit, non troublée par une volonté d'intention, si déguisée soit-elle, que l'homme dégagé de toute connexion doit pratiquer un art quelconque. Mais pour qu'il puisse s'insérer en parfait oubli de soi-même au processus de réalisation formelle, il faut que la pratique de l'art soit préalablement amorcée.
E. Herrigel “Le zen dans l'art chevaleresque du tir à l'art” éditions Dervy-Livres