Fabienne Verdier intègre l'expérience spirituelle à sa peinture

Fabienne Verdier est une peintre-calligraphe superbement présentée par le poète et écrivain Charles Juliet, en particulier dans son "Entretien avec Fabienne Verdier". L'oeuvre de Fabienne Verdier est le fruit d'une difficile ascèse d'une dizaine d'années auprès d'un maître chinois de calligraphie. Actuellement sa création s'épanouit, en s'émancipant de la tradition calligraphique, dans de grandes toiles à découvrir dans de magnifiques livres illustrés comme "Entre ciel et terre" ou "Passagère du silence". Cette création prend sa source dans une attitude méditative d'ordre spirituel qui intégre le Vide originel. Ainsi, Fabienne Verdier comme Yahnne Le Toumelin réconcilient enfin le grand Art avec la Spiritualité comme fondement et intégration nécessaire, après toutes les errances égocentriques de l'art contemporain, dévoyé dans un consumérisme en perte de sens.
Ecoutons Fabienne Verdier dans son entretien avec Charles Juliet, avec sa belle et juste manière de s'exprimer sur ce processus créatif s'élançant à partir du Vide :

"Charles Juliet : en peinture, le vide est une notion importante. Il est ce fond sur lequel se détachent et demeurent les formes que vous inscrivez sur lui. Ce fond, comment le préparez-vous ? Est-il absolumment uniforme ? Et quelle teinte choisissez-vous de lui donner ?
Fabienne Verdier : Ma préoccupation première quand je commence une oeuvre c'est l'évocation du vide. Au commencement était le vide... Je prends un temps absolu à l'inventer, car il me semble essentiel.
Le fond d'un tableau reflète pour moi l'immensité du vide, l'espace de tous les possibles. Notre maison-mère, la matrice d'où peut naître toutes les substances du monde. J'ai appris à vivre en lui, je l'apprivoise, je le nomme le "Mystérieux", "le Grand Subtil". J'ai besoin de matérialiser sa chair en couches et sous-couches de présence et d'absence qui fluctuent. Sorte de fluide de mouvances incessantes comme s'il véhiculait des puissances inconnues en métamorphoses perpétuelles.
Je peins mon vide de tableau comme une parcelle d'univers prête à recevoir... Et je me laisse emporter à observer sa profondeur comme si c'était ma véritable demeure. Je me perds dans son illimité, je plonge dans ses tourbillons, ses remous, ses secousses de vents sans savoir où je vais. J'ignore ce que je contemple, je ne vois pas. Je suis dans le non-visible, et pourtant je laisse advenir au bout du pinceau ce qui cherche à naître. J'ai l'impression d'entrer et de me fondre dans une grande vacuité mouvante.
Une fois ce vide matérialisé sur un fond de tableau, je peux passer des heures, des jours devant, à méditer. Le vide est un espace perturbant de densités impétueuses et éclatantes. Des émergences, des coïncidences à ne plus savoir où donner de la tête. On en deviendrait fou. A l'observer sans cesse surgit "le tout"en manifestation singulière. C'est une prise de conscience épuisante et vertigineuse pour le petit corps éphémère que je suis. Mais ne sommes-nous pas tous nés et gouvernés par le vide, ce grand "Maître transparent", ce "Presque Rien" impalpable ?"

Charles Juliet "Entretien avec Fabienne Verdier" éditions Albin Michel

Charles Juliet fait une description poétique du pouvoir intégratif des oeuvres de Fabienne Verdier.

"Fabienne se prépare à peindre. Cet instant a été précédé par une méditation qui lui a permis de se rassembler, de s'unifier, de rejoindre sa source. Hissée à la pointe d'elle-même, concentrée et détendue, intense et détachée, libre de la crainte d'échouer et de la volonté de réussir, elle enchaîne avec maîtrise et sang-froid une succession de gestes qui libèrent l'énergie amassée. L'encre a fait apparaître des formes qui ne tolèrent aucune reprise, des figures elliptiques et vigoureuses dans lesquelles elle a coulé son ascèse, sa sérénité, sa clairvoyance, les richesses qu'elle a tirées de ses rencontres, de ses lectures, de sa fréquentation des oeuvres du passé, de son amour et de sa contemplation de la nature, à quoi s'ajoute sa recherche de l'excellence, de la perfection, de l'impérissable – une quintessence de haute densité où brûle en secret la flamme voilée de son incandescence (...)
Ce travail exigeant qu'elle poursuit en elle-même est évidemment d'ordre spirituel, et j'écris ce dernier mot avec appréhension, tant de nos jours il paraît incongru à beaucoup. Qu'importe. Si l'artiste d'aujourd'hui vit et travaille avec les constantes qu'au cours des âges on peut repérer dans l'être humain, il est assuré de ne pas se fourvoyer, quel que soit par ailleurs son isolement dans le paysage de l'art contemporain."

Charles Juliet "Entre ciel et terre" livre III Approche éditions Albin Michel