Arthur Koestler décrit la bissociation comme essence de la création

Arthur Koestler est pour moi un incontournable, qui a posé les bases conceptuelles de l'esprit intégratif de manière la plus pertinente (dommage que son oeuvre philosophique soit quasiment introuvable, dans des éditions épuisées datant des années 70 - sauf "Le cri d'Archimède", un livre magnifique, qui vient d'être réédité courageusement en 2011 aux éditions les Belles Lettres).
Dans la continuité de cette réflexion, Arthur Koestler a décrit la création et la créativité comme une conséquence naturelle de l'esprit intégratif, et cela dans les deux domaines privilégiés des sciences et de l'art, en décrivant le processus de "bissociation" :

« Depuis les pythagoriciens qui mirent en mathématiques l'harmonie des sphères jusqu'à leurs modernes héritiers qui ont combiné l'espace et le temps en un tout continu, le schéma est le même : les découvertes de la science ne créent rien à partir de rien; elles combinent, relient, intégrent des idées, des faits, des holons intellectuels, qui existaient déjà mais qui n'avaient pas de rapport entre eux. Ce croisement, qui peut être une autofécondation dans un seul cerveau, semble être l'essence de la créativité et justifier le terme de « bissociation ». Nous avons vu comment l'humoriste bissocie des structures mentales mutuellement incompatibles pour produire une collision. De son côté l'homme de science vise la synthèse, l'intégration d'idées précédemment distinctes. Le latin cogitare « penser », vient de coagitare, « secouer ensemble ». dans le comique la bissociation consiste à secouer brusquement des éléments incompatibles, qui se heurtent et se séparent aussitôt. Dans la science il s'agit de combiner des holons cognitifs jusque-là non reliés de manière à ajouter un nouvel échelon à la hiérarchie du savoir, qui s'incorpore les structures précédemment séparés. Nous avons vu cependant que les deux domaines sont contigus, il n'ya pas de coupure nette : tout mot d'esprit est une découverte malicieuse, et vice versa, beaucoup de découvertes scientifiques ont été accueillies par des éclats de rire, pour la bonne raison qu'elles semblaient vouloir marier des idées hétéroclites, jusqu'au jour où le mariage s'est révélé fécond en prouvant que la prétendue incompatibilité ne venait que de préjugés. Ce qui semblait une collision s'achevait en fusion : le mot d'esprit est l'énoncé d'un paradoxe, la découverte la solution d'un paradoxe ».
Arthur Koestler Janus p. 140

« Reculer pour mieux sauter – telle est la démarche ou le schéma du processus créatif : régression temporaire à des niveaux d'idéation primitifs et sans inhibition, suivie d'un bond en avant dans l'innovation. Désintégration et réintégration, dissociation et bissociation, c'est encore le même schéma. La cogitation au sens créatif est une coagitation, une manière de secouer et de mêler ce qui était séparé auparavant; mais l'esprit rationnel pleinement conscient n'est pas le meilleur brasseur d'idées, même s'il est extrêmement précieux dans la vie quotidienne. Les percées révolutionnaires de la science et de l'art obéissent toujours au principe : reculer pour mieux sauter. On pourrait dire qu'il s'agit d'un archétype, car ce schéma a des équivalents dans d'autres domaines. La psychothérapie par exemple, depuis le chamanisme jusqu'à l'analyse contemporaine, s'est toujours fondée sur ce processus particulier de destruction et reconstruction. Le névrosé bardé de phobies, de manies et de mécanismes de défense obéit à des régles du jeu excentriques mais très strictes. Le but de la cure est de provoquer une régression temporaire, d'amener le malade à rebrousser chemin pour retourner à la cause de ses troubles, et de remonter métamorphosé dans une sorte de nouvelle naissance ».
Arthur Koestler Janus p. 158

Le processus de création décrit dans cette page - Arthur Koestler l'appelle la "bissociation" - est une autre manière de décrire le processus intégratif. Deux éléments ou parties habituellement séparés, se rapprochent, se mêlent, rentrent en fusion pour créer une nouvelle réalité qui transcende et inclut les éléments précédents. En ce sens toute intégration réussie est une création, cela dans n'importe quel domaine : la science, l'art, mais aussi bien sûr la psychothérapie intégrative. L'essence de l'intégration, c'est la création. A cette nuance près, que pour moi, il ne s'agit pas seulement d'une bissociation réunissant deux éléments séparés, mais souvent d'une multi-association pouvant réunir, en une synthèse créatrice, de nombreux éléments, comme le fait par exemple la Gestalt-thérapie ou la PNL.