Antonin Artaud ou l'intégration de la vie dans le théâtre

"Jamais, quand c'est la vie elle-même qui s'en va, on a autant parlé de civilisation et de culture"

Antonin Artaud a traversé le siècle dernier en météore halluciné et visionnaire, à la fois poète flamboyant dans la mouvance du surréalisme, homme de théâtre et de cinéma au regard magnétique, voyageur et chercheur de vérité chez les indiens Tarahumaras du Mexique pour y partager le rite du peyotl, puis enfermé dans les asiles psychiatriques pendant une dizaine d'années au moment de la plus grande folie humaine collective de la guerre; Antonin Artaud réapparait au sortir de ces ténébres, pour quelques conférences convulsives qui marquent encore les esprits de ceux qui ont eu la chance d'y assister.
Antonin Artaud a particulièrement révolutionné le théâtre, en écrivant en 1936 « le Théâtre et son double » ou "Théâtre de la Cruauté". Ce texte est une grande métaphore poètique pour appeler de tous ses voeux un autre théâtre que celui de son époque, réduit aux figures de style du seul texte, ou embourbé dans les méandres douteuses du théâtre de boulevard. Ce nouveau théâtre réclame tout simplement l'intégration de la vie, c'est à dire l'intégration du corps, du cri, des émotions viscérales, de la cruauté, de la catharsis des forces refoulées de l'inconscient, de leur alchimie pour retrouver le sens de la spiritualité et de la métaphysique...Ce texte prophétique devait effectivement transformer complétement le théâtre pour en faire un spectacle total, dont les principaux acteurs furent dans les années 60 : le Living Theater aux Etats-Unis, Grotowski en Pologne, en France Roger Blin, JL Barrault. De nos jours Peter Brook et le célèbre metteur en scène américain Robert Wilson se réclament aussi d'Antonin Artaud.
Voici un petit texte tiré du second manifeste du "Théâtre de la cruauté" dans le "Théâtre et son double".


« Avoué ou non avoué, conscient ou inconscient, un état transcendant de vie, est au fond ce que le public recherche à travers l'amour, le crime, les drogues, la guerre ou l'insurrection.
Le Théâtre de la Cruauté a été créé pour ramener au théâtre la notion de vie passionnée et convulsive ; et c'est dans ce sens de rigueur violente, condensation extrême des éléments scéniques qu'il faut entendre la cruauté sur laquelle il veut s'appuyer.
Cette cruauté, qui sera, quand il le faut, sanglante, mais qui ne le sera pas systématiquement, se confond donc avec la notion d'une sorte d'aride pureté morale qui ne craint pas de payer la vie le prix qu'il faut payer.
Au point de vue du fond, c'est à dire des sujets et des thèmes traités : le Théâtre de la Cruauté choisira des sujets et des thèmes qui répondent à l'agitation et à l'inquiétude de l'époque.
Il compte ne pas abandonner au cinéma le soin de dégager les Mythes de l'homme et de la vie moderne. Mais il le fera d'une manière qui lui soit propre, c'est à dire par opposition avec le glissement économique, utilitaire et technique du monde, il remettra à la mode les grandes préoccupations et les grandes passions essentielles que le théâtre moderne a recouvertes sous le vernis de l'homme faussement civilisé.
Ces textes seront cosmiques, universels, interprétés d'après les textes les plus antiques, pris aux vieilles cosmogonies mexicaines, hindoue, judaïque, iranienne, etc.
Renonçant à l'homme psychologique, au caractère et aux sentiments bien tranchés, c'est à l'homme total, et non à l'homme social, soumis aux lois et déformé par les religions et les préceptes, qu'il s'adressera.
Et dans l'homme il fera entrer non seulement le recto mais aussi le verso de l'esprit; la réalité de l'imagination et des rêves y apparaîtra de plain-pied avec la vie.
Au point de vue de la forme, (...) nous demanderons à la mise en scène et non au texte le soin de matérialiser et surtout d'actualiser ces vieux conflits, c'est à dire que ces thèmes seront transportés directement sur le théâtre et matérialisés en mouvements, en expressions, et en gestes avant d'être coulés dans les mots."
Antonin Artaud "le Théâtre et son double" Editions Gallimard, Oeuvres complètes tome IV